Introduction poétique (une fois n'est pas coutume)

Je me rappelle très bien de ce jour-là .

J’habitais à l’époque encore une de ces mégapoles tentaculaires où les trous-du-cul prospèrent. Je m’étais arrêté pour faire le plein dans une grande surface située près d’un petit aérodrome. C’était un soir d’été, et j’ai regardé un moment les petits monomoteurs atterrir et re-décoller dans une frénésie de rucher alors que les pilotes profitaient des dernières heures du jour. La légèreté propre à l’air des crépuscules estivaux conférait à leurs manœuvres une impression de grâce et de fluidité, tandis que les premiers feux du couchant qui scintillaient sur les verrières au hasard d’une volte agile me rappelaient les éclats d’un tableau de Gérôme.

Jean-Léon Gérôme, académiste doué pour la lumière.


Les yeux tout embués de poésie technophile, je m’emplissais du bonheur d’être né à une époque dont la modernité enfantait de tels miracles de beauté. Soudain, la pompe à essence devant laquelle je stationnais m’apostropha de sa voix de pin-up synthétique : « Bonjour, bienvenue dans les stations Schmurtz. Cette pompe délivre du gasoil ; ce carburant ne convient qu’aux moteurs diesel. Pour prendre du carburant, introduisez votre carte bancaire dans la fente prévue à cet effet puis composez votre code. Ensuite, introduisez le pistolet dans la trappe du réservoir de votre véhicule et actionnez la poignée. Stations Schmurtz à votre service… »

C’est à peu près à ce moment que j’ai compris que le monde était condamné.

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