L'été, c'est nul !


 

Lorsque Dieu comprit que sa Création partait à vaux l'eau et décida de s'intéresser à des projets plus rentables au lieu de perdre du temps en futilités, il nous laissa en partant deux malédictions qui le font encore glousser lorsqu'il y pense:
  • n°1 - l'été
  • n°2 - l'obligation d'aimer l'été
Car curieusement, tout le monde aime l'été. Pourtant, perfidement dissimulée entre le joli printemps et le bel automne, voilà bien une odieuse saison dont les intolérables désagréments ne sauraient être compensés, même par l’abondance de jeunes filles moites en tenues légères.

 

 

Je redoutais l’été quand je vivais encore parmi les hommes. Tout d’abord, les jours s’allongent et, d’un point de vue tout à fait subjectif, j’ai l’impression qu’ils le font surtout le matin. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi je trouve parfaitement inutile qu’il fasse grand-beau à cinq heures du matin. Et même (mais après tout je ne suis peut-être pas fait comme tout le monde), j’aurais plutôt tendance à dire que cela m’empêche de dormir.

Et encore, la lumière n’est rien, comparée aux oiseaux. Je hais littéralement ces petits connards emplumés qui chantent à pleine voix dès potron-minet en se donnant l’air de répandre de la joie dans le monde. Oh, j’ai bien tenté de les traîner en justice pour les faire taire, mais — croyez-le ou non — cela n’a servi à rien : ils ne sont pas solvables. Et impossible de régler la question par moi-même : les voisins me regardaient bizarrement quand je les tirais à la chevrotine par la fenêtre de mon appartement ; on m’y reprendra, à aider les gens, tiens…

  Et paf le piaf !  

Mais le pire reste sans conteste la chaleur. Vous allez penser que je ne suis jamais content (ce en quoi vous n’aurez pas tout à fait tort), mais je trouve la chaleur en ville insupportable. Car, ne l’oubliez pas, pour chaque habitant d’une ville, il faut compter environ deux aisselles (et une entrejambe, mais laissons de côté ce détail peu ragoûtant, voulez-vous ?). Cet anodin calcul prend une toute autre envergure quand on se trouve régulièrement plaqué, au détour d’un bus ou d’un ascenseur, contre une horde d’anthropoïdes dont la conception de l’hygiène corporelle se limite à une bouffée de déodorant pour sanitaires et à un sourire nonchalant.

Et la chaleur augmente sans cesse. Les objets en matière plastiques ramollissent (au grand dam des vendeurs de sex-toys), les papiers-peints se décollent des murs. La végétation verdoyante des régions tempérées s’étiole et disparaît, pour laisser la place à des espèces plus adaptées (comme les cailloux, par exemple).
Dès lors, les bestioles désagréables pullulent ; plus elles sont grouillantes, gluantes et dégoûtantes (et autres adjectifs en « antes »), plus elles prolifèrent. Un jour, alors que je transpirais tranquillement en attendant que le bitume du trottoir devant chez moi repasse à l’état solide, je suis tombé nez-à-nez avec un iguane qui avait colonisé un tiroir de mon bureau ; il s’était installé, tranquille. Et le pire, c’est qu’il avait boulotté tous mes Kinders. Ceci dit, je fus bien content de le trouver la semaine suivante lors de la grande invasion de criquets qui dévasta mon bonzaï et mes réserves de spaghettis… Hélas, j’ai finalement dû m’en débarrasser, je ne pouvais plus le nourrir ; c’est pas donné, les Kinders.

  Pas très loin de la réalité, non ?  
Au stade terminal de l’été, la canicule est telle que les textiles synthétiques s’enflamment spontanément, phénomène particulièrement douloureux quand on choisit mal ses sous-vêtements. L’humanité plonge dans la torpeur et retrouve ses instincts grégaires de lemmings bipèdes. De grandes migrations apparaissent, semblables aux courants de convexion d’un liquide visqueux, pour que les citadins décérébrés aillent finir leur cuisson sur des plages de sable incandescent ; la déchéance est totale.
 

 

Mais quand l’hiver revient, c’est autre chose. Là, on rigole. Enfin, je rigole, puisque apparemment mes contemporains n’aiment pas le froid ; ils ne savent pas s’amuser.
Comment ne pas apprécier ce ciel qui se drape d’un gris granitique, ce froid qui s’abat comme une lame, le mercure qui gèle au fond des thermomètres ? Dans les bons jours, le brouillard gèle au fur et à mesure qu'il se lève, retombant sur les quidams épouvantés qui n'ont pas eu la sagesse de se munir d'un parapluie blindé. C'est d'un drôle !

La neige tombe, recouvrant de son manteau d’oubli ouaté les rues silencieuses. Les grands axes routiers sont rapidement bloqués par des automobilistes paniqués à la simple évocation de 2 centimètres de poudreuse ; chaque matin, les pompiers organisent une tournée en raquettes et skidoo pour retirer ces malheureux, plus congelés qu’une frite McDo, de leurs véhicules enfin silencieux.

   

De nouvelles espèces animales font leur apparition au coin des horodateurs : les pingouins arrivent les premiers coloniser bassins et fontaines publiques, et faire les cons sur les congères en malhabiles processions de glisseurs éthyliques. Puis, dans un autre style, viennent les loups et les ours polaires, attirés par l’appétissante perspective de se repaître de pingouins (ou d’automobilistes congelés, si les pompiers n’ont pas eu le temps de passer).

Très vite, des secours s’organisent : l’armée est envoyée pour dégager les rues à l’aide de blindés lance-flammes. Mais la cause est perdue d’avance : les troupes sont immédiatement attaquées par des hordes de loups affamés, et la ville devient rapidement la proie d’incendies sporadiques quand les ours polaires, toujours à l’affût d’une bonne farce, s’emparent des blindés pour dévaliser tout magasin susceptible de contenir des harengs frais (ou de la vodka ; l’ours polaire sait s’amuser, lui).

 

 

 
Eveillés par le chaos ambiant et les cris des victimes, les Géants de Glace déferlent sur le monde à cheval sur des glaciers millénaires et s’en vont défier les dieux, histoire de voir si ce serait pas Ragnarok, des fois. Dans leur sillage, les anciennes bêtes des mythologies nordiques (trolls et orcs, wyverns et autres dragons) font le bonheur des passionnés de jeux de rôles, bonheur généralement éphémère et suivi d’un craquement humide.
Anéantis par la chute de leur civilisation et la disparition de Téléfoot le dimanche matin, les derniers survivants s’éparpillent dans les bois, fuyant les vestiges de leur gloire passée en espérant du ciel gris-vert de glace le retour d’hypothétiques temps meilleurs.
  'Faut pas se fier aux apparences; il est peut-être sympa, dans le fond. Quoique... Non, en fait, certainement pas...  

C’est là que je me sens le mieux. Je m’en vais seller mon poney laineux et sortir les fourrures de mammouths, tricoter les bonnets et touiller les onguents contre les engelures, briquer les haches de guerre et ceindre les amulettes de protection contre les loups... J’ai des bières au frais, deux ou trois jolies filles au congélateur pour le repeuplement quand viendra le jour du dégel, une provision de bons bouquins ; la vraie vie, quoi...

Et vous préférez l’été, vous ?! Vous ne savez pas ce qui est bon, voilà tout…

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