Réflexions sur Serval


J’ai réalisé quelque chose en allant voir X-men 2 l’autre jour. Oui, je vais voir ce genre de films (mais pas seulement, car je tiens à mes petites cellules grises). Je sais que j’ai plutôt une tête à préférer les geignements semi-schizo d’un Bergman ou les dialogues incohérents d’un Rohmer, mais ce n’est pas parce qu’on mise tout sur l’intellect que l’on aime s’emmerder au cinéma. Bref.

J’ai réalisé quelque chose, disais-je. Ou plutôt, j’ai enfin mis le doigt sur un détail qui me turlupinait depuis ma plus tendre enfance, où je dévorais avec passions toutes les BDs de super-héros qui passaient à ma portée. J’avais à l’époque une préférence pour les X-men deuxième version, ceux des années 80 dont les aventures n’arrivaient en France que 5 ou 6 ans plus tard.

Les X-men, les vrais! Qu'ils sont beaux...

Glorieuse épopée que celle de ces redresseurs de torts en collants Disco, dont les rangs se composaient de Cyclope (du temps où ce n’était pas un petit connard prétentieux), Jean Grey, Tornade, Colossus, Diablo (pareil, du temps où c’était un intellectuel baroque et raffiné plutôt qu’un bigot bouffonesque), Etincelle, et Serval.

Serval, justement. Fascinant Serval, prédateur humain quasi invulnérable, aux sens hyper-aiguisés et aux griffes idem. Serval, dont les cellules se régénèrent instantanément à la moindre blessure, à tel point que son âge même est impossible à déterminer (plus de 120 ans, aux dernières nouvelles). Serval (Wolverine, en VO), qui a choisi pour pseudonyme le nom (je cite) « du plus pugnace et féroce prédateur de la planète ».

Et c’est bien là le détail qui me turlupinait. Car j’avais appris dans un documentaire animalier que le serval est un petit félin à grandes oreilles et à queue courte, un peu mal fichu, qui se nourrit de rongeurs et d’amphibiens qu’il repère au bruit dans les hautes herbes. Ce n’est pas exactement l’image que je me faisais du plus féroce prédateur de la planète…

 

 

Ceci est un serval.=>
Si, si, j'vous jure!

C'est marrant, on dirait que la tête et la queue ont rétréci au lavage. Ce doit être un mâle...

De plus, le mot anglais ne correspondait pas à cette description : « Wolverine » évoque une ressemblance avec le loup (« Wolf »), ce qui s’applique assez mal à un gros chat… Mais comme aucun dictionnaire Anglais/Français ne donnait de traduction pour ces mots, je ne pouvais confirmer mes doutes.

Et puis en voyant le film, j’ai repensé ce problème existentiel et j’ai lancé une petite recherche sur internet. Et là, victoire ! Le wolverine n’est pas un félin d’Afrique mais le plus grand représentant des mustélidés (la famille des belettes et des blaireaux), charognard féroce et extrêmement tenace doté de longues et puissantes griffes, surtout connu sous le nom de «Glouton» (Gluto Gluto) en France, ou de «Carcajou» au Canada.

 

 

Ceci est un Glouton.=>
Pas vraiment plus impressionnant...

Hou la belle bête, gracieuse et élégante... (observez les griffes, tout de même...)

J’aurais pu une fois de plus m’emporter contre l’incurie des traducteurs français pour avoir perpétré un aussi flagrant contre-sens, mais en réfléchissant un tantinet, je me suis rendu compte qu’ils n’avaient pas vraiment le choix : je vois mal un super-héros aussi violent et bestial que Serval s’appeler « Glouton ». Quant à « Carcajou », le mot m’évoque plutôt une gentille bestiole de l’île aux enfants qu’un prédateur cruel ; et puis ça sonne comme « caribou », c’est trop Québécois pour faire sérieux (désolé, amis québécois qui lisez ces lignes, mais dans l’esprit de nous autres maudits français, votre pays est plus synonyme d’accent pittoresque et de bûcherons en chemise à carreaux que de bêtes sauvages. C’est peut-être idiot mais c’est comme ça…).
Imaginez un peu qu'ils aient traduit littéralement...

[Episode 2327 des incroyables X-men : nos héros sont prisonniers de la Confrérie des Mauvais Mutants à bord de l’astéroïde secret de Magneto…]

Magneto :

(Rire démoniaque) Mwha ha ha ha ha ! Vous êtes perdus, X-men ! Les missiles nucléaires que j’ai dérobés à l’ex-bloc soviétique sont à présent pointés droit sur Disney World ! Vous ne pouvez plus rien faire !
Cyclope :
Ne fais pas ça, Magneto ! Pense à Mickey et à Donald ! Ils n’ont pas mérité la mort !
Magneto :
Silence ! Le sort de l’Humanité est scellé ; privée de ses icônes culturelles, la civilisation occidentale s’effondrera sur elle-même et les mutants régneront en maîtres…
(Tout à coup, une silhouette trapue surgit dans la pièce en déchirant la porte blindée de ses griffes d’adamantium)
[inconnu] :
Non, Magneto ! Tu as fait une erreur en t’en prenant aux X-men ; ils sont ma seule famille. Je ne te pardonnerai jamais !
Magneto :
(levant la main devant son visage en un geste de frayeur) Mais qui es-tu donc, toi qui as su tromper la vigilance de ma garde d’élite et forcer l’entrée de mon inviolable retraite ?
[inconnu] :
On me connaît sous le nom du plus pugnace et féroce prédateur de cette planète, un animal empli de rage aveugle et destructrice qui jamais ne renonce lorsqu’il a choisi sa proie. Je suis… Carcajou !
Magneto :
Qui ?!
Carcajou :
Carcajou !
Magneto :
(incrédule) C’est quoi, ça ?
Carcajou :
(perdant un peu de son assurance) Un carcajou. Un glouton, quoi ! Tu sais, une sorte de grand blaireau marron et noir ! Le plus grand représentant des mustélidés !
Magneto :
‘Connais pas… C’est québécois, non ? Ca sonne québécois. (Contrefaisant l’accent québécois) Tabarnac ! ‘Faut pas se piler sur le gros nerf, s’non Carcajou va nous bardasser sévère. Coudonc, tu m’vois pas pogner la chienne ?
Carcajou :
(réprimant sa colère tandis que quelques rires étouffés se font entendre parmi les X-men) Ne te moque pas de mon pseudo ! C’est une bête féroce !
Magneto :
(hilare) Ouais, sûr ! ‘Glouton’, c’est un mot qui fait peur… Eh, Dent-de-Sabre ! T’as entendu ? Planque le sirop d’érable et le gâteau de carottes, il ne va plus rien nous rester pour le petit déj’… (Rires francs parmi les X-men)

Carcajou :

Rhâââ !! Ne te moque pas de mon pseudo !!! Snikt ! Snikt ! (bruits de griffes d’adamantium débitant Magneto en fines lamelles)

[Fin de l’épisode]

Vous trouvez que ça fait sérieux, vous ?

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